Guillaume Nicoulaud
DTAM

Le point des gérants | 11 mai 2017 | Editorial

Le nerf de la guerre

Le nerf de la guerre, pour une banque, c’est la pente de la courbe des taux.

C’est mathématique : le métier d’une banque — au sens moderne du terme et n’en déplaisent à ceux qui se paient de théories ésotériques — c’est d’emprunter à court terme (typiquement via des dépôts) et de prêter à long terme (notamment des crédits immobiliers). Entre les deux, outre une prime de risque liée au risque de défaillance des uns et des autres [1], il existe en principe un différentiel de taux : la marge d’intérêt.

En d’autres termes, plus la courbe des taux est pentue — plus l’écart entre les taux longs et les taux courts est important — plus l’industrie bancaire, prise dans son ensemble, a de chances de réaliser de confortables profits (et réciproquement [2]).

Le risque de taux

Prenons un exemple chiffré et très simplifié : supposez que la banque vous ait prêté un capital sur 10 ans à un taux fixe de 5% et que, à la date du déblocage des fonds, elle était en mesure d’emprunter — via les dépôts de ses clients, les prêts d’autres banques ou les opérations de refinancement de la banque centrale — à 3% sur une semaine. À ce moment précis, la marge d’intérêt de la banque est donc de 2% (5% moins 3%) : c’est avec ça qu’elle paiera ses frais courants puis, si tout se passe bien, réalisera un bénéfice.

Toute la difficulté de l’opération c’est que dans une semaine elle devra réemprunter à nouveau pour refinancer le capital du prêt qu’elle vous a consenti. Or, rien ne permet d’affirmer que dans une semaine, les taux d’intérêts pour la semaine suivante seront toujours de 3%. Ils peuvent être moins élevés — auquel cas la banque voit sa marge d’intérêt augmenter — ou au contraire avoir augmenté — ce qui signifie que la marge réalisée par la banque se contracte.

C’est-à-dire que, lorsqu’une banque prête à taux fixe, au-delà du risque de défaillance de son client (le risque de crédit), elle prend aussi un risque de taux. En poussant à l’extrême, il est tout à fait possible que, quelques semaines après le déblocage des fonds, les taux à court terme soient supérieurs au taux du crédit accordée initialement : auquel cas, bien sûr, la banque perd de l’argent sur votre crédit (et vous avez fait une excellent affaire !)

Des banquiers centraux tout-puissants

Si vous ne deviez suivre qu’un seul indicateur macroéconomique pour vous faire une idée de la santé financière de l’industrie bancaire, ce serait la pente de la courbe des taux.

Or, si la partie longue de la courbe reflète principalement les besoins et capacités de financement de l’économie, la partie courte est entièrement administrée par la banque centrale [3]. De fait, les taux à court terme sont pilotés par ces organismes de planification monétaires tout-puissants qui, depuis que nos monnaies ne sont plus garanties par rien de tangible, peuvent les fixer là où bon leur semble.

La pente de la courbe — l’écart entre des taux relativement inertes et des taux courts administrés — dépend donc pour l’essentiel de la politique monétaire. C’est-à-dire que dans nos économies modernes, la profitabilité de toute l’industrie bancaire et même, dans les cas extrêmes, la survie de cette dernière dépend principalement des décisions de nos banquiers centraux.

Guillaume Nicoulaud
Le 11 mai 2017

[1] Les clients de la banque, bien sûr, mais aussi la banque elle-même — à ceci près que la garantie implicite des dettes bancaires par l’Etat (c’est-à-dire les contribuables) rend cette prime négligeable.
[2] Sémantique : plus les taux longs sont proches des taux courts, plus la courbe est dite plate. Elle peut même, dans certaines circonstances, être inversée (les taux courts sont plus élevés que les taux longs).
[3] Cette description est très schématique puisque, naturellement, les injections monétaires des banques centrales finissent tôt ou tard par influer sur l’offre de capitaux et donc sur les taux d’intérêts à long terme.

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